L’arrestation de Frantz Beauvoir (34 ans) au Cap-Haïtien, dans une affaire de vol présumé de téléphones et d’environ 2 000 dollars américains à l’Auberge du Picolet, remet sous les projecteurs un sujet aussi banal qu’explosif en 2025 : la vidéosurveillance est devenue, pour la police comme pour les entreprises, un “témoin silencieux” qui peut accélérer une interpellation… mais aussi compliquer un dossier si son usage n’est pas rigoureux. D’après les informations communiquées, ce seraient les images de caméras de l’établissement qui auraient permis d’identifier le suspect, avant son arrestation sur la rue 19 A par le SMPJ, avec l’appui de Backup. La police affirme par ailleurs que les téléphones auraient déjà été revendus et que l’intéressé se trouve au commissariat pour audition.
1) La vidéo “prouve-t-elle” quelque chose en droit haïtien
En Haïti, le cœur de la procédure pénale repose encore largement sur les catégories classiques (témoignages, procès-verbaux, pièces versées au dossier, débats contradictoires). Le Code d’instruction criminelle prévoit que les “pièces relatives au délit” pouvant servir à conviction sont présentées et discutées au cours des débats, ce qui ouvre la porte à des éléments matériels modernes y compris des supports visuels dès lors qu’ils sont intégrés au dossier et soumis à discussion.
Mais il faut être prudent : plusieurs analyses juridiques soulignent qu’en pratique, le droit haïtien s’est longtemps structuré autour de preuves dites “traditionnelles”, et que l’encadrement des preuves électroniques/numériques demeure un chantier inégal, où la solidité d’un élément dépend autant de la procédure que du fichier lui-même.
2) Le vrai nerf de la guerre n’est pas “la vidéo”, c’est la chaîne de fiabilité
Une caméra ne “dit” pas la vérité : elle produit une trace. Et cette trace ne devient utile à la justice que si elle est fiable et exploitable. Dans ce type d’affaires, trois questions pèsent souvent plus lourd que le reste :
Authenticité : la vidéo est-elle complète, datée correctement, non retouchée ? Contexte : montre-t-elle un geste clairement identifiable ou seulement une silhouette, un passage, une présence ? Chaîne de conservation (chain of custody) : qui a récupéré l’enregistrement, comment a-t-il été copié, stocké, transmis, et peut-on exclure une altération ?
C’est précisément là que beaucoup de dossiers se fragilisent : une vidéo “convaincante” sur Facebook peut devenir juridiquement contestable si le support original n’est pas préservé, si la date/heure est incohérente, ou si la transmission s’est faite sans procès-verbal clair.
3) Caméras partout, règles floues : l’angle “vie privée”
Autre paramètre, rarement discuté au moment où l’émotion monte : le cadre de protection de la vie privée et des données. Des médias haïtiens ont rappelé qu’Haïti a longtemps évolué avec un vide législatif ou, à tout le moins, un encadrement fragmentaire sur ces questions, ce qui alimente des usages improvisés et parfois abusifs.
Même quand une initiative législative existe, son parcours institutionnel peut rester incertain : par exemple, Le Nouvelliste rapportait en 2017 le vote, à la Chambre des députés, d’une proposition de loi sur la vidéosurveillance un signe d’intérêt politique, mais pas une garantie d’un cadre pleinement consolidé et appliqué.
Résultat : la vidéosurveillance progresse vite dans les pratiques, plus vite que ses garde-fous. Et cette asymétrie crée deux risques simultanés :
pour l’enquête, car des preuves mal collectées peuvent être contestées ; pour les citoyens, car l’exposition d’images et l’identification publique peuvent déraper avant toute décision de justice.
4) Un fait divers révélateur d’un problème plus large
Ce dossier, au fond, raconte une chose simple : les hôtels, auberges et commerces deviennent des cibles, et répondent par la technologie. Mais la technologie ne remplace ni la prévention, ni l’organisation, ni la méthode. Pour un établissement comme pour la police, la caméra est une pièce d’un puzzle : elle doit s’accompagner de procédures minimales (archivage, sauvegarde, registre d’accès aux enregistrements, extraction encadrée). Sans cela, l’outil qui devait sécuriser peut se transformer en point faible technique, juridique, ou réputationnel.
5) Ce que l’enquête devra éclaircir
Sans préjuger de la suite judiciaire, plusieurs éléments seront déterminants :
la qualité et la lisibilité des images ; la présence d’éléments de corroboration (témoins, objets retrouvés, traces, déclarations) ; la manière dont l’enregistrement a été collecté et conservé ; la traçabilité de l’allégation selon laquelle les téléphones auraient été revendus.
En attendant, une règle doit rester debout : présomption d’innocence. Une vidéo peut orienter une enquête, accélérer une arrestation, renforcer un faisceau d’indices mais ce n’est pas elle qui rend un verdict.
