Il arrive que les institutions, souvent perçues comme lointaines, reprennent soudain une voix qui résonne au-delà des murs officiels. La publication du nouveau rapport de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA), consacré à quinze années de finances publiques haïtiennes, appartient à cette catégorie rare de moments où un diagnostic technique devient un miroir tendu à toute une nation.
Dans une salle où se côtoyaient ministres, diplomates, cadres d’organisations internationales et représentants de la société civile, la Cour a présenté un document qui dépasse largement la logique comptable. Il explore 2009 à 2024 comme on interroge une mémoire collective : celle des choix budgétaires, des hésitations politiques, des réformes promises et des progrès inachevés.
Le rapport offre d’abord un paradoxe. D’un côté, un arsenal juridique renforcé, des textes modernisés, une volonté affichée de redresser la gestion publique. De l’autre, une réalité moins brillante : réformes appliquées trop lentement, capacités institutionnelles fragilisées, transparence insuffisante, mobilisation fiscale incertaine. Une décennie et demie, en somme, où l’ambition a souvent devancé la mise en œuvre.
Mais ce qui confère à ce document une résonance singulière, c’est la manière dont il relie ces constats à la vie du pays. Car les finances publiques ne sont pas une abstraction. Elles irriguent ou assèchent les projets d’avenir. Elles déterminent la qualité des écoles, l’entretien des routes, la solidité des hôpitaux, la confiance silencieuse des citoyens qui, chaque jour, espèrent que leurs contributions ne se perdent pas dans les interstices d’un système trop lourd pour eux.
La CSCCA identifie dix leçons essentielles tirées de quinze années d’expérience. Dix manières de dire que la gouvernance doit retrouver du souffle, de la cohérence, de la discipline. Dix pistes d’action, aussi, pour inciter l’État à concentrer ses ressources sur les investissements productifs, à rendre des comptes avec clarté, à rétablir un lien de confiance abîmé mais pas irrémédiablement rompu.
Ce rapport ne cherche pas le spectaculaire. Il propose plutôt une lecture minutieuse d’un pays qui tente encore de réconcilier son architecture institutionnelle avec sa réalité quotidienne. Une sorte de cartographie morale où chaque chiffre, chaque décision, chaque lenteur administrative raconte une histoire plus vaste : celle d’un Haïti qui aspire à mieux, qui sait ce qu’il faut corriger, mais qui doit maintenant trouver l’énergie politique et collective pour y parvenir.
La Cour rappelle enfin que les finances publiques sont un levier discret mais essentiel de stabilité, de résilience et d’avenir. Elles ne façonnent pas seulement les budgets : elles sculptent les possibilités, les horizons, et parfois même l’espérance d’un peuple.
Entre les lignes de ce document technique affleure alors une idée simple mais déterminante : pour reconstruire Haïti, il ne suffira pas d’ajuster des chiffres. Il faudra réapprendre à gouverner, à planifier, à croire, et à faire confiance.
